ALENA – La souveraineté alimentaire du Mexique compromise

(Mexico) L’ALENA pour le meilleur et pour le pire: à l’heure du bilan, le traité de libre-échange suscite des avis contrastés auprès des Mexicains. Mais il est un domaine où tout le monde s’accorde à reconnaître que son impact, au cours de ces 20 ans, a été ravageur: l’agriculture et la souveraineté alimentaire du pays.

Un agriculteur draine son champ de maïs après... (Photo Janet Jarman, Archives The New York Times)

Photo Janet Jarman, Archives The New York Times

Un agriculteur draine son champ de maïs après de fortes pluies. La chute des barrières commerciales a placé les agriculteurs mexicains en situation de faiblesse face aux grands producteurs américains.

La chute des barrières commerciales a placé les agriculteurs mexicains en situation de faiblesse face aux grands producteurs américains, qui bénéficient d’importantes subventions. Les petits cultivateurs de maïs, la base de l’alimentation, sont marginalisés. Le pays importe 10 millions de tonnes de maïs par an, 50 fois plus qu’en 1993.

«Pourtant, le Mexique a la capacité de produire tout le maïs dont il a besoin», signale Catherine Marielle, du Groupe d’études environnementales, un institut de recherche indépendant sur l’agriculture. Pour 42% de sa consommation alimentaire, le Mexique dépend de l’extérieur. «L’ALENA est le fer de lance de la dépendance alimentaire dans laquelle s’est installé le Mexique. Cet accord profite uniquement aux grands groupes agro-industriels. Si l’État soutenait la petite agriculture, celle-ci pourrait doubler ou tripler sa production.»

Paupérisation des campagnes

D’après cette spécialiste, l’ouverture commerciale a non seulement entraîné l’érosion de l’extraordinaire diversité des espèces autochtones de maïs et la contamination transgénique, mais aussi la paupérisation des campagnes et la modification draconienne du régime alimentaire traditionnel. «Il aurait fallu exclure les aliments de base de l’ALENA», estime Marielle.

«Croissance économique, une dette de l’ALENA» titre le quotidien financier Expansión. À la lecture de la presse mexicaine, on comprend que l’accord de libre-échange n’a pas apporté ce qu’on attendait de lui. En 20 ans, le Mexique a multiplié par cinq son commerce avec les États-Unis et le Canada. Or, la situation socio-économique du pays ne reflète aucunement ce grand bond commercial. Le taux de chômage atteint 5,9%, soit deux points de plus qu’en 1994. L’émigration vers le nord se poursuit, les salaires stagnent au plus bas, au point qu’un ouvrier chinois est désormais mieux rémunéré qu’un Mexicain, et 52% de la population vit dans la pauvreté. Promesses non tenues par l’ALENA ou espoirs mal placés?

«Sur 20 ans, le bilan est positif, car notre pays s’est modernisé et ouvert à l’extérieur», affirme Manuel Valencia, directeur des études de commerce à l’Institut technologique de Monterrey, campus de Santa Fe. «Le Mexicain moyen a plus d’occasions de progression sociale et le consommateur a accès à une variété de biens plus compétitifs.»

D’après cet expert, l’ouverture du marché a également attiré les investisseurs étrangers. «Sans l’ALENA, nous n’aurions jamais vu une entreprise canadienne comme Bombardier s’installer à Queretaro.» Cependant, selon Valencia, les entreprises mexicaines n’ont pas encore saisi tout le potentiel de l’intégration commerciale. «Au lieu d’innover ou d’améliorer leurs produits, beaucoup d’entrepreneurs mexicains se sont endormis. Nous sommes dans un marché ouvert et il n’y a pas de retour en arrière possible.»

Au Mexique, il existerait, d’après M. Valencia, une tendance à faire porter tous les fardeaux à l’ALENA, à commencer par la pauvreté. «La faute est plutôt à chercher du côté de nos gouvernants. Sans l’inertie et la corruption du pouvoir politique, beaucoup de problèmes seraient résolus», juge-t-il.

L’analyse de Carlos Heredia, du Centre de recherches et d’enseignement en économie, un institut universitaire, le rejoint sur ce point: «Il n’y a pas eu de politiques complémentaires pour encourager la cohésion nationale. Le Mexique s’est intégré dans un marché plus large alors qu’il était désintégré à l’intérieur.»

M. Heredia fait partie des économistes mexicains qui avaient suggéré d’intégrer à l’ALENA des fonds régionaux de cohésion sociale, sans succès. D’après lui, même si on assiste à une concentration économique croissante, l’absence de redistribution n’est pas imputable au libre-échange. «La vocation du traité était de faciliter les flux de biens et de capitaux, rien d’autre.»

Pour de nombreux experts, l’ALENA n’a fait qu’accentuer un modèle économique inégalitaire déjà présent dans l’économie mexicaine.

L’ALENA en bref

Entrée en vigueur : 1er janvier 1994

Pays : États-Unis, Mexique, Canada

Population totale actuelle : 444,1 millions

PIB total : 17 000 milliards Commerce total : 946 milliards

Nombre d’employés : 205 millions

Source : naftanow.org

 

Les objectifs de l’ALENA

– Éliminer les barrières douanières et faciliter les échanges transfrontaliers des biens et des services

– Assurer les conditions d’une concurrence équitable dans la zone de libre-échange

– Augmenter substantiellement les occasions d’investissement au sein des trois pays membres

– Fournir une protection et une application adéquates des droits de propriété intellectuelle dans chacun des territoires

-Adopter des procédures efficaces de mise en oeuvre, d’administration conjointe et de résolution des litiges

-Approfondir la coopération trilatérale pour étendre les bénéfices de l’accord

Source : Forum sur l’intégration nord-américaine

Merci à Emmanuelle Steels / http://www.lapresse.ca/

Collaboration spéciale