L’anarchie est de retour

L’Histoire nous joue des tours. Elle fait croire aux hommes que leur destin est un long fleuve tranquille, une route sans embûche, que chaque chose est une pierre ajoutée à l’édifice du progrès.

Grave erreur : Hegel et le positivisme avaient sûrement négligé les eaux troubles qui nous attendaient. Les deux guerres mondiales du dernier siècle ont montré les profondeurs que l’homme peut atteindre ; il est capable de revenir à l’état de sauvagerie à tout moment. Aussi, ne soyons pas si certains de la pérennité de la démocratie et de la prospérité dont nous jouissons. Après 1945, la formule « plus jamais ça » a prévalu, et prévaut encore aujourd’hui, comme s’il s’agissait de remonter la pente du gouffre le plus vite possible. En même temps s’est affermie la conviction que, dès lors, l’humanité était enfin vouée à progresser irrésistiblement, qu’elle était vaccinée contre le mal et la barbarie. Notre vigilance a failli ; la paix puis le consumérisme en ont ébranlé les fondements, alors que sous nos yeux, ce que nous croyons inaliénable et invincible subit de violents assauts de la part de la « chose » même qui nous persuade de son intégrité : le capital. Avec son armée médiatique, il nous montre une démocratie et des droits stables, une humanité invulnérable, tout en procédant chaque jours à d’incroyables attaques contre ce qui l’empêche d’accéder partout au pouvoir. En accusant ouvertement l’État providence d’entrave à la prospérité, en effaçant toute frontière étatique, culturelle, donc réelle ou symbolique, et en sapant les solidarités qui animent le corps social et en constituent l’essence-même, il dévoile son dessein ultime malgré sa volonté de le dissimuler : l’anarchie.

Voilà où semble nous mener l’Histoire. L’étymologie nous renvoie à l’absence de pouvoir, que l’on pourrait se contenter d’interpréter, en tant qu’hommes modernes, comme l’absence d’État. Cependant, le pouvoir ne se réduit pas à une expression politique historiquement limitée (l’État moderne ne naît en France qu’à partir du XVe siècle), mais comprend entre autre un système de valeurs étendu, complexe, de représentations symboliques et de règles -le plus souvent non-écrites- qui régissent un groupe donné et expliquent son organisation.

Les briser : voilà le dessein du capital. Pour ce faire, il procède, a déjà procédé, en plusieurs étapes.

La première d’entre elle est l’annihilation de l’État providence, c’est-à-dire de la conception de l’État qui étend son champs d’action jusque dans la régulation des rapports économiques et sociaux. Il s’était institutionnalisé pendant la seconde guerre mondiale par diverses voies : contrôle de la production, commandes massives d’armement, nationalisation des secteurs économiques stratégiques, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni… C’est à l’issue de 1945 que les États occidentaux, pour récompenser les efforts de la population pendant le conflit, firent le choix de rompre durablement avec l’État-gendarme qui prévalait autrefois, et de prendre au marché la direction de la société. Dorénavant, l’État garantirait par le prélèvement de l’impôt une redistribution dans de nombreux domaines, et une protection contre les aléas de la vie, quelque soit la couche sociale à laquelle l’individu appartient. Beveridge, économiste anglais, disait alors que le Welfare State devrait assurer le bien-être des citoyens « du berceau jusqu’à la tombe ». En France, le Conseil National de Résistance s’est chargé d’en esquisser les bases. Ainsi virent le jour la sécurité sociale (sur la base des cotisations), le SMIG, les trois -puis quatre et cinq (1982)- semaines de congés payés…

Mais au tournant des années 1970, et surtout au début des années 1980, le capital, par les voix de Ronald Reagan et Margareth Thatcher, a jugé que l’heure de l’État-providence était venue, et que dans son testament il devait laisser lui laisser le soin de s’occuper des « affaires sociales ». Alors les revendications patronales ont commencé à fuser : baisse du coût du travail, simplification des normes contraignantes (sanitaires, environnementales,…), allongement de la durée du travail, etc. Et M. Yvon Gattaz (tel père tel fils), alors président du conseil national du patronat français (CNPF, ancêtre du Medef), de plaider pour une moindre protection des salariés, dans le but affirmé de créer trois cent mille emplois. Trois ans plus tard, le premier ministre Jaques Chirac exauçait ses vœux en supprimant l’autorisation administrative de licenciement. En 1993, six ans après, le nombre de chômeurs est passé de deux millions six cent mille à… trois millions trois cent mille. Trois décennies passent, et l’épisode resurgit avec le fameux « pacte de responsabilité » promu par François Hollande et Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. Loin d’être discrédité aux yeux des Français comme un président qui ne tiendrait pas ses promesses, le capital a réussi le double exploit d’augmenter ses profits et de répandre l’insidieuse idée selon laquelle l’État ne serait qu’un monstre bureaucratique, gênant, un obstacle au progrès social, et c’est là sa plus grande victoire.

Enorgueilli par tant de succès, il a enfanté une nouvelle ignominie : le Grand Marché Transatlantique. Cet accord de libre-échange liant Union Européenne et États-Unis d’Amérique vise à étendre les possibilités de marchés aux multinationales, notamment par « l’harmonisation des normes », la libéralisation des services ou encore l’émancipation de la justice publique. Un dernier coup d’épée destiné à achever l’État en tant qu’acteur dans la société. « L’harmonisation des normes », doux euphémisme, consiste en la destruction des « avantages » sociaux hérités des lendemains de la guerre et des Trente Glorieuses, le SMIG, les congés payés, droit de représentation syndicale, sans parler des 35 heures (2000) ou de la protection sanitaire et environnementale. En instaurant des tribunaux d’arbitrage occasionnels strictement privés pour le règlement des différends avec les pouvoirs publics, en sanctifiant l’investissement qui lui permettrait de s’approprier n’importe quelle partie du territoire nationale pour y faire du profit (y compris des parcs nationaux), le capital se dédouane du contrôle démocratique de la communauté et de l’État. Mais si l’État lui-même soutient une telle initiative (François Hollande, lors de son voyage aux États-Unis, a martelé à Barack Obama qu’il fallait accélérer les procédures de négociations), si donc il souhaite le suicide, l’anarchie aura fait un pas de plus dans notre vie.

Secundo, abattre les frontières. Depuis la fin du bloc communiste, l’économie mondiale connaît le phénomène anthropologiquement déroutant de la mondialisation, mettant en relation toutes les parties de la planète et les soumettant à une interdépendance ô combien problématique. Dans ce cadre, il a été jugé nécessaire de faire tomber les murs que constituaient les frontières nationales, signe de la souveraineté d’un État sur un territoire. Et les libéraux n’ont pas lésiné sur les moyens. Le « Tarif douanier commun » ou les accords de Marrakech donnant naissance à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) donnent à la destruction des frontières un caractère institutionnel et irréversible. Ceux de Schengen, autorisant la libre circulation des individus au sein de l’Union Européenne, vont également dans ce sens. Sans (re)parler de TAFTA, avec lequel tous les droits de douane entre les deux parties de l’Atlantique seraient irrémédiablement supprimés. Le protectionnisme n’est plus envisageable aujourd’hui, lorsque de tout temps il était perçu comme une évidence : il fallait protéger sa main-d’œuvre, sa production de la concurrence internationale. De nos jours, il est parfaitement admis de faire fabriquer un simple jean au Bangladesh de coton provenant des plaines d’Ouzbékistan ou de Côte d’Ivoire, de le faire cheminer sur l’Océan Indien puis Atlantique, en transitant par Singapour puis Le Cap. 65 000 kilomètres, c’est la norme. Une moindre mesure pour une humanité capable d’envoyer des satellites à plusieurs années lumières de la Terre, et de projeter sa vie sur d’autres planètes.

Il faut voir sous ces manifestations matérielles un basculement axiologique profond, témoin d’un rapport de force dominé par le capital ;car les divers accords internationaux et traités de libre-échange ne forment que la partie émergée de l’iceberg. L’histoire des idées retiendra qu’à partir de la fin des années 1960, l’idée de frontière a commencé à décliner dans le champ de la morale, à perdre sa signification régulatrice et filtrante pour être assimilé, par une construction idéologique des organisations anti-racistes anti-fascistes naissantes et de la mémoire juive se réveillant tout à coup, au nazisme et à la guerre. L’OMC fait d’ailleurs visionner aux visiteurs un court-métrage illustrant les désastres humains provoqués par le protectionnisme, il serait le seul responsable des deux conflits mondiaux. Il faut comprendre que le capital réveille en l’homme une pulsion prométhéenne qui l’amène à rejeter toute limite et à aspirer au tout, car l’essence même du capital tient dans la démesure, ennemi juré des Anciens (l’hybris, dont Homère dessinait déjà les contours dans l’Iliade). Aussi tombent machinalement toutes les brides. La distinction s’éteint au profit l’indifférence. Loin de se limiter à une logique exclusivement économique, le capital s’ancre dans l’ensemble des esprits et y crée une véritable manière de pensée. L’inter et le trans s’y font une place confortable.

C’est une brouille de l’identité. L’individu est bouleversé par le monde, assailli à coup d’informations, d’écrans de publicité et de notifications facebook provenant des quatre coins du globe. En abattant les frontières, le capital brise du même coup les verticalités axiologiques autour desquelles les communautés se forment, et en prépare la désagrégation.

Tertio, détruire les solidarités entre les hommes et célébrer le règne de l’individu. La suppression des frontières n’en est en fait que la préparation, en sorte qu’une fois les limites symboliques de souveraineté d’un État et d’une Nation abattues, les remparts tombent, et les solidarités n’en sont que plus vulnérables. Celles-ci se dégradent d’abord sur le plan culturel. Le vivre-ensemble français est sous léthargie. Le discours politico-médiatique est à cet égard révélateur des fractures de nos sociétés, en ce qu’ils divisent plus qu’ils ne rassemblent, quoiqu’en disent des Sarkozy ou Jupé. Les thèmes comme l’appartenance ethnique, le racisme ou le multiculturalisme ont pris le pas sur toute autre considération, et la France en tant qu’unité historique et culturelle est reléguée au second, voire au troisième plan. Cette manière de faire correspond à une double volonté : séparer les citoyens les uns des autres de sorte qu’ils ne se reconnaissent plus que dans leur communauté (ethnique, économique), et passer sous silence les questions socio-économiques, pourtant primordiales lorsqu’il s’agit de penser une nation et une culture. A ces divisions là s’ajoutent de façon corollaire celles des classes sociales. Économiquement comme géographiquement, les disparités entre les couches ne font que s’agrandir au fil du temps. Que les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches, ce n’est un mystère pour personne. En revanche, que l’espace, à son tour, devient le théâtre de l’agrandissement de ce fossé (cloisonnement des quartiers, désertion des campagnes), est bien moins évident pour la masse médiatique.

Les solidarités au travail font également l’objet de violentes attaques de la part du capital. Bien moins visible que la précédente, cette rupture n’est pour autant pas sans conséquences. Pour les comprendre, il faut regarder de plus près la montée en puissance d’un domaine que l’on appelle communément le « management ». Une division du travail au carré. Les employés sont scrutés, reçoivent mille objectifs de rendement personnel, et surtout les nouveaux, les jeunes, sont soigneusement séparés des plus anciens, dans l’industrie en particulier, subissent l’embauche en horaires décalés, invention des années 1990, afin de les couper de la tranche potentiellement subversive de l’entreprise et de tuer dans l’œuf toute solidarité professionnelle naissante. Le résultat est une baisse considérable du syndicalisme comme outil de contre-poids dans le monde de l’entreprise.

Enfin croît l’isolement de l’individu par toutes sortes de mécanisme aussi banals que pernicieux. Les nouvelles techniques de communication, notamment en matière de publicité, ciblent toujours davantage l’individu isolé au travers de slogans évocateurs : « Profitez », « Gagnez », « Succombez au plaisir… », « Votre pouvoir d’achat »… Les publicités d’automobiles cachent à peine leur volonté de stimuler un désir sexuel pour l’associer à l’acte de consommation. Elles participent activement à l’individualisation de nos sociétés, d’autant plus qu’elles prolifèrent dans tous les espaces publiques (rue, internet, télévision). D’autres procédés sont à l’œuvre, comme par exemple l’orientation scolaire, toujours plus centrée sur le parcours personnel de l’élève. De plus en plus, ceux-ci jouissent d’informations de qualité sur les cursus qu’ils doivent prendre, avec l’organisation de nombreux forums des métiers, des grandes écoles, les journées protes ouvertes, mais l’étau se resserre autour d’eux : il n’est question que de son propre parcours professionnel, et l’élève n’est jamais amené à réfléchir sur la place qu’il aura dans la société ni même sur la nature de cette même société. Ajoutons à cela l’engouement pour le selfie, véritable narcissisme 2,0, le développement des services fournis par des particuliers, qui relèvent du même mécanisme.

L’intention du capital est claire : détruire tout ce qui le sépare de l’individu isolé, cible privilégiée du consumérisme. On en vient donc à un système politique dénué de structure dominante, de frontières et de solidarité. Un tel modèle, en philosophie politique, porte un nom : l’anarchie. C’est le grand paradoxe et la grande spécificité du capital : il ne peut prendre le pouvoir que lorsqu’il n’y en a plus aucun. Il règne dans les ruines. A-t-il pour autant réalisé son dessein ? Seulement en partie. Les peuples Occidentaux n’ont pas renoncé au rôle de l’État comme structure régulatrice et comme contre-poids à la puissance du capital, en témoigne les scores du Front National aux dernières élections, chantre du retour de l’État-Nation. Si les frontières étatiques se délayent, d’autres renaissent à la place, comme le montre brillamment Régis Debray dans son essai Éloge des frontières. Enfin les solidarités se consument mais ne meurent pas cependant au sein du corps social, loin de là. Malgré un individualisme croissant, nul ne peut s’empêcher de se penser comme membre d’un groupe, quel qu’il soit. Notre vigilance doit rester éveillée. Contre l’idéologie progressiste dominante, il faut toujours garder l’esprit que l’Histoire est écrite non pas par quelque transcendance nécessaire, mais bien par les hommes et leur communauté. C’est le meilleur moyen pour résister à l’anarchie qui vient, lentement mais sûrement.

|  Par Thomas Porcheron

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One Comment on “L’anarchie est de retour”

  1. Garfy dit :

    quand vous parlez d’anarchie, vous voulez dire « le bordel » – et le mouvement anarchiste ce n’est pas cela et vous jetez le discredit – il y a même eu les « anarchistes chrétiens en Russie »

    http://resistance71.wordpress.com/2014/12/15/politique-et-haute-finance-les-portes-tournantes-entre-les-deux-mondes-mortiferes/