TAFTA/TTIP : c’est le pot de fer qui négocie avec le pot de terre

JEAN ARTHUIS : « IL FAUT FAIRE L’EUROPE FÉDÉRALE AVANT DE NÉGOCIER LE TTIP »

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce qu’un accord équitable est impossible sans traiter d’égal à égal. D’un côté, les Etats-Unis d’Amérique ont pour eux l’unité de commandement, un Etat fédéral abouti, et une stratégie de puissance. De l’autre côté, l’Union européenne est un syndic de copropriété de ses pays membres, au pilotage politique est balkanisé, avec pour stratégie par défaut l’addition a minima de ses égoïsmes nationaux. L’Europe n’a même réussi ni à étendre l’utilisation de sa monnaie, l’euro, à tout son territoire ; ni à se doter de sa contrepartie logique, un gouvernement économique. Bref, c’est le pot de fer qui négocie avec le pot de terre. Donc, il faut faire l’Europe fédérale avant de négocier un marché transatlantique.

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce qu’il est absurde de vouloir édifier un marché commun euro-américain alors que le marché européen n’est pas encore fini. C’est mettre la charrue avant les bœufs. D’un côté, l’Europe continue d’avoir autant d’agences de régulation des télécommunications, de marchés de l’énergie, de systèmes fiscaux, de réglementations des transports, de types de conditions d’accès au crédit, de droits du travail, et coetera, qu’elle a de pays membres. De l’autre côté, les Etats-Unis ont un marché unifié. Ils en sont même à imposer l’extraterritorialité de leurs règles. Bien des banques et entreprises européennes l’ont compris à leurs dépens, déboursant de considérables indemnités : BNP-Paribas, HSBC, Barclays, par exemple. Donc, commençons par parachever le marché européen.

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce qu’il ne peut pas y avoir de partenariat s’il y a tricherie. Or, les Etats-Unis trichent envers nous, Européens, à double titre. Ils trichent par dumping monétaire, en faisant tourner la « planche à billets » pour que le dollar perde en valeur face à l’euro. De fait, en termes de compétitivité, l’arme monétaire a le même effet que les droits de douane… Ils trichent également au moyen de l’espionnage économique informatique massif. Les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden sont à cet égard édifiantes. Pourtant, ni le sujet du dumping monétaire, ni celui de l’espionnage informatique, ne sont à l’agenda des négociations…

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce que je refuse l’arbitrage privé des litiges entre Etats et entreprises. Les Etats-Unis souhaitent que le traité offre cette procédure à une entreprise s’estimant lésée par la décision politique d’un gouvernement. C’est contraire à ma conception de la souveraineté des Etats et des peuples.

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce que les Etats-Unis refusent une régulation commune transatlantique de la finance et refusent d’abolir les discriminations systématiques faites par leurs places financières à l’encontre des services financiers européens, tout en réclamant un espace financier commun ! C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre.

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce que les négociations actuelles ne prennent absolument pas en compte l’enjeu de la défense de l’exception culturelle. Il n’y a pas que la protection du secteur audiovisuel qui compte. Au-delà, les services numériques naissants d’Europe sont menacés d’être balayés par les géants américains du secteur : Google, Amazon et Netflix, notamment. Par ailleurs maîtres absolus de l’optimisation fiscale, ils vont faire de l’Europe, in concreto, une « colonie numérique » américaine si ce domaine n’est pas encadré.

Je suis contre le projet de Traité transatlantique, parce que les Etats-Unis veulent y inscrire des remises en cause inacceptables de nos normes sanitaires et alimentaires. Ainsi veulent-ils remplacer le système européen des appellations d’origine par un registre non contraignant, et uniquement pour les vins et spiritueux. Une telle réforme tuerait nombre de productions locales européennes, dont la valeur repose sur leur origine certifiée. En outre, nonobstant son insistance, Washington doit comprendre que nous, Européens, ne voulons dans nos assiettes ni des animaux traités aux hormones de croissance, ni de la décontamination chimique des viandes, ni d’antibiotiques non thérapeutiques dans l’alimentation animale.

Il n’est pas écrit qu’il faille choisir entre l’anti-américanisme, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche, et la soumission volontaire européenne sous couvert d’amitié euro-américaine, qu’elle soit sociale-démocrate ou libérale. L’Europe a besoin de courage politique et de la fin de l’angélisme dans les négociations commerciales. Toute négociation est par définition un rapport de forces. Acceptons-le et défendons nos intérêts, au service des Européens.

Source :  http://www.jean-arthuis.eu

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