Comment les pesticides empoisonnent les négociations entre Américains et Européens

Epandage de pesticides dans l’Etat de Washington. Une convergence des normes sanitaires et phytosanitaires américaines et européennes, peut-être au profit des premières – moins strictes –, inquiète dans l’UE. (Carolina K.Smith, MD/123RF)

Epandage de pesticides dans l’Etat de Washington. Une convergence des normes sanitaires et phytosanitaires américaines et européennes, peut-être au profit des premières – moins strictes –, inquiète dans l’UE. (Carolina K.Smith, MD/123RF)

Dans le cadre du traité transatlantique de libre-échange, la pharma espère que l’UE s’adaptera aux Etats-Unis, plus laxistes. Les consommateurs s’interrogent

Rachel Carson se retournerait-elle dans sa tombe si elle lisait les recommandations de l’industrie chimique? Cette dernière vise à influer sur les négociations entre les Etats-Unis et l’Union européenne pour conclure un traité de libre-échange (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, TTIP). La biologiste américaine, auteure du livre Silent Spring en 1962, avait fait beaucoup de bruit outre-Atlantique en dénonçant pour la première fois de façon aussi documentée les effets négatifs des pesticides sur la santé et l’environnement. Or le sujet reste d’actualité.

En avril et en juillet à Washington puis à Bruxelles, Européens et Américains vont entrer respectivement dans leurs neuvième et dixième cycles de négociations entamées en juillet 2013. La suppression des barrières douanières, déjà très faibles, est l’un des objectifs du traité. Mais plus prioritaire encore est l’harmonisation des normes sanitaires et phytosanitaires. Cette volonté de «convergence réglementaire» inquiète les milieux défendant des produits agricoles sains. Un récent rapport du Center for International Environmental Law (CIEL) tire la sonnette d’alarme. Ce lobby basé à Washington craint que l’Union européenne revoie à la baisse ses normes pour l’utilisation de pesticides en s’adaptant à la réglementation moins sévère des Etats-Unis. C’est aussi une préoccupation du Parlement européen, d’autant que l’industrie agrochimique (BASF, Bayer, Dow, DuPont, Monsanto ou encore Syngenta) émet des recommandations dans ce sens.

Principe de précaution contre régulation à l’américaine

La bataille est financière. Les exportations américaines de produits agricoles vers l’UE se sont chiffrées à 11,9 milliards de dollars en 2013. Les Etats-Unis ont importé la même année pour 17,6 milliards de produits agricoles européens. La bataille est aussi culturelle et ne manque pas de rappeler celles engagées à l’Organisation mondiale du commerce sur les appellations d’origine protégée ou la prudence avec laquelle les Européens voient la fracturation hydraulique (fracking). L’Europe applique le principe de précaution, exigeant des fabricants de pesticides qu’ils garantissent que leurs produits soient sûrs avant d’être commercialisés. Aux Etats-Unis, il incombe au régulateur de sévir si des dégâts liés à des pesticides sont constatés. De fait, 82 pesticides employés outre-Atlantique sont interdits en Europe, comme le Phenothrin, que l’OMS juge très dangereux.

Syngenta est au cœur de ces divergences américano-européennes. La multinationale suisse produit le pesticide Atrazine. En 2013, aux Etats-Unis, plus de 33 000 tonnes du produit ont été utilisées pour les cultures de maïs, de sorgho et de canne à sucre. Contacté, Syngenta, qui cultive le flou sur une interdiction du produit en Europe, n’a pas souhaité s’exprimer.

Mais selon Mikko Väänänen, un porte-parole de l’Agence européenne des produits chimiques cité par le New York Times, «l’utilisation du pesticide Atrazine est interdite au sein de l’UE.» Sur son site internet, Syngenta est clair: plus de 7000 études scientifiques menées par des organismes indépendants à travers le monde certifient qu’Atrazine n’est pas dangereux. Pour toute réponse, Syngenta renvoie à l’Association européenne de protection des cultures. Son directeur général, Jean-Charles Bocquet, est plus loquace. «Les Américains sont assez pragmatiques et plus ouverts sur la science. Ils se posent moins de questions que les Européens, qui s’interrogent sur les pesticides, quitte à défier l’agriculture moderne.»

«Faut-il interdire automatiquement un pesticide puissant?»

Pour Jean-Charles Bocquet, l’Europe va trop loin: «Ce n’est pas parce qu’on a une voiture de sport qu’on doit subir une interdiction de rouler. Par analogie, ce n’est pas parce qu’un pesticide est plus puissant qu’il faille automatiquement l’interdire. En en voulant toujours plus, les Européens vont mettre en difficulté leurs agriculteurs. Ils ont les mêmes normes par rapport à l’eau pour tous les produits. Ce n’est pas logique: 0,1µ/litre de résidus de pesticides. Aux Etats-Unis, c’est 8 µ/litre. Les Européens risquent d’empêcher la Californie d’exporter ses amandes vers l’UE, pour un marché qui représente 4 milliards de dollars par an.» La différence d’approche entre Européens et Américains est manifeste dans l’application des limites maximales de résidus. Pour une pomme par exemple, les Etats-Unis tolèrent 25 mg/kilos de résidus pour le pesticide Captan alors que les Européens n’autorisent que 3 mg/kilos.

Une partie des Européens, Allemagne en tête, souhaite conclure les négociations d’ici à la fin de l’année.

Stéphane Bussard

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