A Francfort, les Européens libres ont fait sa fête à la Banque Centrale Européenne

1,3 milliards d’euros pour le siège de la Banque centrale européenne à Francfort. Mais son inauguration, aujourd’hui, se déroule sous les huées, et entourée de huit mille policiers. Reporterre vous raconte cette journée.

- Francfort, reportage

Mardi 18 mars, 07h 20 : Le bourdonnement des hélicoptères se mêle aux sirènes de police dans les rues de Francfort. Ils accompagneront les manifestants toute la journée comme un acouphène rappelant la surveillance et la gestion du mouvement. Il y a des barrages partout, impossible de s’approcher de la Banque centrale européenne. Tous les points d’accès sont gardés par la police. Des manifestants dispersés dans le centre-ville cherchent des points d’accès. Huit mille policiers seraient déployés. La
situation est relativement calme, face à cette énorme présence policière.

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Sur le pont Flösserbrück, un clown activiste fait face à la police

Plus de deux cents manifestants sont venus de France.

Les deux cars étaient pleins, Attac regrette de ne pas en avoir prévu davantage. Des bus en provenance de Nantes, de Lyon et de Strasbourg, sont également venus, ainsi que de Belgique, de Hollande et du Danemark. Trois cents Italiens seraient présents.

À huit heures, j’ai rejoint le pont Flösserbrück, qui est proche de la BCE. L’ambiance est tendue, des barricades sont en feu et la police se prépare à charger. Une quinzaine de Blacks Blocs sont en première ligne ainsi que quelques clowns.

Plusieurs assauts repoussent le cortège de quelques mètres sur le pont. Une explosion retentit alors qu’un journaliste tombe au sol. C’est une grenade assourdissante. Certains se précipitent pour le mettre à l’abri. Plus loin, il y avait des batucadas et de la musique. Quelques cartouches de gaz lacrymogène atterrissent au centre du pont et sont aussitôt jetées à l’eau. Sur le fleuve, il y a des bateaux de la brigade fluviale.

J’ai rencontré Vincent, Rémi et Clément. L’un vient de Nantes et les autres vivent en Allemagne. Ils me disent qu’« il est rare que se déroule une manifestation européenne, alors que la problématique est européenne. La BCE est un symbole de grand projet inutile et coûteux. Ce sont des personnes qui font subir au peuple une politique d’austérité et qui se payent un immeuble luxueux. » Ils me disent que, s’ils avaient pu la détruire, ils l’auraient fait, mais qu’ils n’ont que deux bouts de bois.

Irène est militante à Attac et au DAL (Droit au logement), elle a 63 ans et était dans le train venu de Paris. Son premier combat était contre les centrales nucléaires. Selon elle, « la politique financière de la BCE détruit tout, le social comme l’environnement. Ils produisent l’appauvrissement du peuple, comme en Grèce. Cette politique pousse à l’enfermement, et malheureusement, la seule solution qui reste est la violence ».

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Irène

Brigitte Klass fait partie des vingt-cinq observateurs mis en place par le Komitee für Grundrechte und Democratie. Elle ne comprend pas la tactique policière qui pousse les manifestants vers la vieille ville, elle pense que c’est dangereux. « La police bloque toute la ville et cela rend les manifestants en colère ».

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Brigitte Klass

Il est difficile d’évaluer le nombre de manifestants, tout le monde court à droite à gauche, il y a des rassemblements, on n’a pas idée de ce que font les groupes de cinquante ou cent personnes aux différents endroits.

Vers 14h00, tout le monde se rassemble pour une grande manifestation. L’ambiance est beaucoup plus calme et familiale. Le cortège arrive doucement sur la place Römer où se tient un meeting. À côté de moi, Mehdi se félicite du nombre de personnes présentes. « On a perdu l’habitude de ces manifestations internationales. C’est aussi un moyen de renouer des liens ». Il me précise que les employés et dirigeants de la BCE auraient pu regagner le siège de la banque par bateau, vers 11 h, les rues d’accès étant bloquées. Sur la place, l’après-midi se déroule et les intervenants, dont Naomi Klein, se succèdent au micro pour soutenir Blockupy. On peut estimer à près de huit mille le nombre de personnes, de tous âges, présentes sur la place.

Dans le train du retour vers Paris, Luigi, 28 ans, me raconte sa matinée avant de se reposer. Il a passé la nuit du mardi sur le campus de Bokenheim où beaucoup d’Italiens sont venus dormir. Il me dit que sept bus sont venus d’Italie. Au petit matin, il est parti avec quatre groupes, qui ont tenté de bloquer les accès à la BCE à des points stratégiques de la ville. « Il y avait des policiers partout. Du coup, on s’est dispersé pour éviter qu’ils nous encerclent. De six heures à sept heures du matin, les affrontements étaient très violents ». Luigi me montre des photos de la journée. La présence policière est impressionnante et les affrontements violents. Sur les images, je vois des clowns soigner les manifestants blessés.

Malgré les scènes de violences, les blessures et les arrestations de la matinée, plusieurs militants m’ont confié leur satisfaction quant au bilan de cette journée du 18 mars 2015 : l’inauguration de la Banque centrale européenne et la célébration initialement prévue a été largement perturbée. La fête n’était pas du côté des banquiers, mais de celui des résistants.

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Lundi 17 mars

Grand jour pour la Banque centrale européenne (BCE) : elle inaugure le 18 mars son nouveau siège à Francfort, dans le quartier d’Ostende, en présence de responsables politiques et de dirigeants financiers. Mais contre l’inauguration du bâtiment et plus généralement contre la politique d’austérité de la BCE, le mouvement Blockupy se mobilise.

Un budget faramineux

La première pierre de ce bâtiment forteresse a été posée en 2010 par Jean-Claude Trichet (président de la BCE de l’époque). Le coût du bâtiment était initialement estimé à 500 millions d’euros. « Nous devons nous assurer que les coûts de construction ne dépassent pas le budget », avait alors déclaré Trichet.

Au final, le siège de la BCE aura couté près de 1,3 milliard d’euros ! Il doit accueillir près de 2 600 employés. Chaque poste de travail aura coûté environ 600 000 euros, le tout étant financé par le contribuable. La somme astronomique dépensée est jugée obscène par de nombreuses personnes dans un contexte de restriction économique et de politique d’austérité imposé par la BCE.

L’architecture du pouvoir

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Le siège de la Banque centrale européenne

Les caractéristiques de l’édifice laissent perplexe. Le siège de la BCE sera trente mètres plus élevé, mais aussi deux fois plus coûteux, que celui de la Deutsche Bank, la plus grande banque allemande. L’architecte viennois Wolf Prix a conçu deux tours jumelles de verre et d’acier de 185 mètres de haut. Une structure froide et bureaucratique qui illustre le fossé entre les élites et les populations.

Blockupy considère qu’il n’y a rien à célébrer dans cette inauguration. Le mouvement est issu d’une coalition européenne inédite, composée de groupes d’activistes, de syndicats, d’associations (dont Attac et le CADTM – Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde), d’étudiants, de partis de gauche allemands dont Die Linke (La gauche) et Interventionistische Linke (Gauche Interventionniste) ou tout simplement des personnes concernées et conscientes du démantèlement social et des dégâts environnementaux provoqués par les politiques économiques de l’Union européenne.
Blockupy est né en 2012, en écho à Occupy Wall Street, pour s’opposer à la BCE. Trois ans plus tard, une nouvelle action se prépare dans les rues de Francfort.

Le 17 mars, de nombreux départs de toute l’Europe ont convergé vers Francfort pour une grande journée d’action le lendemain. Au programme : blocage et encerclement de la BCE le matin, prise de parole et manifestation l’après-midi, le tout dans un esprit de créativité et de solidarité.

12h45, mardi, gare de l’Est à Paris, je rejoins le groupe. Verveine, militante Attac et Solidaire, attend les manifestants au départ de Paris pour leur remettre leurs billets de train. Sur le quai numéro 4, un train allemand attend les voyageurs. L’ambiance est aux retrouvailles pour les militants présents. Dans le train, les voyageurs prennent place tandis que Verveine distribue des plans et consignes de sécurité.

À la lecture du programme, Michel avec ses 71 ans, explique qu’il ne pourra pas participer au blocage du matin : « Même si c’est ouvert à tous, je ne me vois pas courir. Ce n’est plus de mon âge, même si je trouve ça très bien. »

Une annonce du contrôleur informe les voyageurs qu’un changement de train imprévu sera nécessaire pour terminer le trajet, les militants sourient : « Ils vont nous mettre dans un train blindé. » Verveine reprend la parole pour informer le groupe d’une réunion d’information dans la soirée à proximité de la gare centrale de Francfort.
Au-delà du symbole, tous espèrent que le 18 mars sera une réussite et permettra une remise en cause des politiques d’austérité permanentes.

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« Prenons le contrôle de la partie »

19 mars 2015 / Lucas Mascarello (Reporterre)

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One Comment on “A Francfort, les Européens libres ont fait sa fête à la Banque Centrale Européenne”

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